jeudi 16 mai 2013



L'image de mon corps prend forme d'après les yeux qui se portent sur lui. Il est comme enveloppé, prisonnier du regard d'autrui. J'ai cette sensation que ce regard extérieur modèle mon corps. Selon qui me regarde, mon corps est tantôt maigre, mince, beau ou laid. Peut-être n'aurais-je nullement conscience de certains défauts ou qualités propres à mon corps, si l'autre ne m'avait pas percé d'un regard. La responsabilité de l'autre vient de là : son regard n'est jamais anodin, je suis toute pétrie de sa vision.

Cela me fascine : une multitude de corps que je croise, qui arpentent les chemins de ma vie, corps noyés, broyés dans une foule immense qui m'importe peu. Et dans cette masse informe, des corps se séparent de la kyrielle, qu'ont-ils d'exceptionnels ? Rien, absolument rien, mais mon imagination leur dessine une aura, mon esprit les peint de mille couleurs, ils ne sont plus semblables aux autres. Ils deviennent ma quête et je me dois de les acquérir. Cette possession m'est pourtant impossible, je me heurte froidement contre un mur : leur corps est le leur, je ne peux me fondre en lui, certes je peux me lier le plus près possible, partager l'étreinte où nos corps se rejoignent, mais jamais ils ne seront miens. Première désillusion.
L'autre est toujours autre, distance infranchissable, je ne peux éprouver son corps comme si c'était le mien.

J'écris pour ne pas oublier ces deux corps, pour que quelque chose de tangible survive à leur absence. Je ne veux pas qu'ils s'engloutissent dans la bassesse vulgaire de toutes les histoires viles et banales.
Écrit-on pour insuffler de l'éternel, des mots les uns après les autres pour créer une certaine pérennité, des mots comme de la pierre pour sculpter des corps fragiles et éphémères qui vivent quelques instants à l'unisson et qui se quittent sur une maladresse ?

La rencontre démarre comme une danse, un pas vers l'autre, l'espace entre les hanches devient étroit. Nos bras se cherchent et ondulent pour enfin s'agripper aux creux de la taille. Et on sent ce souffle chaud d'une expiration qui caresse avec langueur l'encolure.
Suis-je dépendante de ces corps ? Lorsque je montre ce désir que j'ai de leur corps, je me livre à eux : "Je désire ton corps, voudrais-tu du mien, accepterais-tu de partager le tien avec moi ?" J'affirme ce besoin de l'autre, je m'y soumets dangereusement : "Il ne tient qu'à toi de dire oui, de m'offrir ce plaisir car je ne peux rien faire sans toi, je suis dépendante de ta réponse".
Dire qu'on désire, c'est déjà se mettre à nu, c'est dévoiler son visage, la plus totale nudité pour souligner la vulnérabilité du corps, c'est brûler le masque qui nous étouffe. Il me semble que se déshabiller n'est pas seulement ôter naïvement un habit encombrant, mais c'est mettre au sol le conformisme social, l'uniforme qui nous colle dans la société. La sexualité est peut-être une forme de révolte ou de chaos. On déchire, on jette ses habits, on baigne dans la confusion et l'effervescence, et en même temps, le geste pour toucher l'autre redevient naturel, presque inné. Il n'y a plus d'obstacle à la peau. Le mensonge et la tricherie ne sont plus permis quand on fait l'amour.

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